Mental & discipline

Auto-évaluation en CrossFit : ce que tu crois savoir de ton niveau

Par Chaker Alouni · 2 août 2026 · 26 min de lecture

Tu ne te trompes pas sur ton niveau parce que tu manques de lucidité, tu te trompes parce que chacune des mesures dont tu disposes est biaisée, et toutes dans le même sens. Ton volume d'entraînement est surestimé d'un facteur allant jusqu'à sept, ta capacité en série est sous-estimée de plusieurs répétitions, ton cardiofréquencemètre ne distingue pas un effort maximal d'un effort à 6 sur 10, ta montre confirme ton illusion de sommeil au lieu de la corriger, et ton carnet alimentaire décrit une semaine qui n'existe que parce que tu tiens un carnet.

J'ai une formation d'ingénieur, une licence de maths et une licence de physique. Sur un système complexe, on ne commence pas par juger le système : on commence par vérifier les capteurs. C'est ce que je fais ici, un par un.

Le point de départ, c'était l'agacement de voir la courbe Dunning-Kruger placardée dans des box par des gens qui n'ont jamais ouvert l'article. Je règle ça en une section. Ensuite on passe aux choses sérieuses.

L'effet Dunning-Kruger règle-t-il la question ?

Non, et il faut arrêter de s'appuyer dessus.

Les chiffres réels de l'étude de 1999, l'origine de la courbe virale, et l'ampleur qui reste après correction
Trois choses à savoir avant de partager la courbe. Après correction des artefacts, il reste 7 à 9 points de percentile, chez environ deux personnes sur mille.

L'article d'origine, Kruger et Dunning 1999, contient quatre études sur trois domaines : l'humour, le raisonnement logique et la grammaire anglaise, avec 45 à 140 étudiants de Cornell par étude. Les chiffres réels sont dans le panneau A. Le point structurel est là : l'axe horizontal de leurs figures est le niveau de compétence mesuré, en coupe transversale. Ce n'est pas le temps. L'étude ne suit personne dans sa progression et ne dit donc rien de ce qui arrive à ta confiance quand tu progresses.

La courbe qui circule, avec son pic, sa vallée et sa remontée, n'existe dans aucune de leurs publications. Elle assemble trois objets sans rapport : un modèle de pédagogie d'entreprise des années 1960, le Hype Cycle de Gartner de 1995 dont elle emprunte les étiquettes mot pour mot, et un webcomic de décembre 2011. Personne n'a documenté qui les a fusionnés.

Sur le fond, trois choses ont été établies depuis. D'abord, le découpage en quartiles fabrique le motif tout seul, par régression vers la moyenne et par erreur de mesure : après correction, l'asymétrie moyenne recalculée sur six études tombe à 2 %. Ensuite, sur les tâches difficiles, le motif s'inverse et ce sont les meilleurs qui jugent le plus mal leur position relative. Enfin, le mécanisme lui-même, le « double fardeau », a été réfuté par le seul essai pré-enregistré du domaine, qui trouve que le biais de confiance est positivement corrélé à la performance : les moins bons y étaient moins confiants que les meilleurs. Dunning s'est replié en 2022 sur une formule qui dit tout : « l'effet est toujours réel ; la querelle porte simplement sur ce qui le produit ».

Ce qui reste, quantifié en 2024 sur deux échantillons d'environ 3 500 personnes : sept à neuf points de percentile, chez environ deux personnes sur mille.

Le concept est un mauvais outil pour parler de toi. Passons à ce qui se mesure vraiment.

À retenir : La courbe est un montage, le mécanisme d'origine est réfuté, et ce qui reste est trop petit pour dire quoi que ce soit de toi. La suite est plus utile.

Combien t'entraînes-tu vraiment ?

Moins que tu ne le crois, et l'écart est le plus grand de tout ce dossier.

Ce que les pratiquants surestiment et ce qu'ils sous-estiment, avec les sources
L'erreur suit la désirabilité sociale d'un côté et l'inconfort de l'autre. C'est pour ça qu'elle change de signe selon ce qu'on mesure.

Sur les données NHANES 2005-2006, avec accéléromètre porté sept jours, les adultes déclaraient 324,5 minutes d'activité modérée par semaine. La mesure en donnait 45,1. Un facteur 7,2. Sur l'activité vigoureuse : 73,6 déclarées, 18,6 mesurées. Et 62 % se croyaient conformes aux recommandations, contre 9,6 % réellement.

Ce n'est pas une bizarrerie américaine. La revue systématique de référence, 173 études incluses, trouve une corrélation moyenne de 0,37 entre déclaratif et mesure directe et une sur-déclaration dans 60 % des comparaisons, avec un écart moyen de +44 % face à l'accéléromètre. Et l'écart croît avec l'intensité déclarée : les valeurs les plus aberrantes viennent toutes des catégories « vigoureux ».

Sur un échantillon national canadien de 2 372 adultes, le motif se précise : le quintile le moins actif sur-déclare le plus, le quintile le plus actif sous-déclare. C'est le motif Dunning-Kruger, obtenu cette fois contre un critère objectif.

Tout le monde ne se trompe pas. Sur 10 149 adultes finlandais à risque de diabète, 73 % des hommes et 75 % des femmes évaluaient correctement si leur niveau d'activité était suffisant, et parmi les inactifs, seuls 20 % des hommes et 16 % des femmes se surestimaient. Une étude danoise sur 749 personnes avec test d'effort précise le mécanisme : la question « comment jugez-vous votre condition physique » donne une corrélation correcte à l'échelle du groupe, et un accord presque nul individu par individu. Utilisable en population, invalide pour toi.

Ce que ça change dans ta box. Quand un membre dit « je m'entraîne cinq fois par semaine depuis six mois », il ne ment pas. Il décrit une bonne semaine et la généralise. La seule donnée qui vaille est le badgeage. C'est aussi pour ça que le premier trimestre est décisif : sur 1 726 nouveaux adhérents suivis au badgeage, la fréquentation passe de 7,48 visites au premier mois à 0,92 au douzième, et les deux seules variables qui prédisent la fréquentation en fin d'année sont la fréquence des trois premiers mois et la stabilité du créneau horaire.

À retenir : Ne demande jamais à quelqu'un combien il s'entraîne. Regarde ses passages. L'écart monte jusqu'à un facteur sept, et il est d'autant plus grand que la personne s'entraîne moins.

À quelle intensité travailles-tu vraiment ?

C'est ici que le CrossFit devient un cas particulier, et que ton matériel te lâche.

Comparaison d'un même WOD réalisé à fond ou contrôlé à 6 sur 10 : lactate, RPE et charge de séance
Le lactate va du simple au double, le RPE passe de 6,2 à 9,6, et la répartition du temps par zone de fréquence cardiaque ne bouge pas.

Huit hommes entraînés, plan croisé randomisé, le même WOD sous deux consignes : à fond, ou contrôlé à 6 sur 10. Le lactate immédiat passe de 18,9 à 12,8 mmol/L, celui à 30 minutes de 13,8 à 5,9, le RPE de 9,6 à 6,2, la charge de séance de 91,7 à 42,6.

Et la répartition du temps par zone de fréquence cardiaque ne diffère pas (p = 0,157).

Ce n'est pas un défaut de ta ceinture. C'est une propriété du format : dans un effort intermittent très glycolytique, la fréquence cardiaque plafonne vite et cesse de discriminer. La même équipe l'avait montré autrement : sur treize pratiquants, un « Fran » de 4 minutes et un « Fight Gone Bad » de 17 minutes donnent des fréquences cardiaques immédiates de 182 et 184 battements et des lactates de 17,8 et 17,2 mmol/L, sans différence significative. Quatre minutes et dix-sept minutes, même signal.

Le RPE fait mieux que la fréquence cardiaque. Mais il est instable de trois façons.

Il vieillit vite. Sur ces mêmes WOD, le RPE et la charge de séance mesurés à 30 minutes sont significativement plus bas qu'à 0, 10 et 20 minutes. Dans un essai croisé en double aveugle sur vingt pratiquants récréatifs, un « Cindy » à environ 200 répétitions était coté 6,5 sur 10, relevé une demi-heure après.

Il note la fin, pas la séance. Sur 26 personnes en autorégulation, le RPE de séance n'est pas différent du RPE de la dernière minute, mais il est significativement plus élevé que le RPE moyen de la séance. Les auteurs le disent tel quel : la note de séance reflète la fin de l'exercice plutôt que l'effort de l'ensemble.

Il est manipulable. Dans un essai croisé sur seize jeunes footballeurs, modifier le type et la durée du retour au calme change significativement la note de séance, et la note la plus basse est obtenue avec quinze minutes de retour au calme. Tu peux baisser le score d'un athlète en changeant ce que tu lui fais faire après l'entraînement.

Dernier biais, purement perceptif celui-là. Sur 27 adolescentes testées trois fois, à intensité physiologique identique, l'effort perçu est significativement plus bas quand on a choisi soi-même son intensité que quand elle est imposée. Le simple fait d'avoir choisi rend l'effort moins dur. En box, la même charge ne pèse pas pareil selon qu'elle est écrite au tableau ou choisie par toi.

Ce que ça change. Sur un WOD, ni ta montre ni ta note de séance ne te disent où tu en es. Le seul repère fiable et gratuit est le travail produit : répétitions, charge, temps. Le reste est du commentaire.

À retenir : Sur un WOD, ni ta ceinture cardio ni ta note de séance ne mesurent l'intensité. Le seul repère fiable est le travail produit : répétitions, charge, temps.

Sais-tu où tu en es dans une série ?

Non, sauf quand tu es près de la limite.

Erreur d'estimation des répétitions en réserve selon la proximité de l'échec
Ton estimation ne vaut quelque chose que dans la zone où tu commences à ramer. Un RIR annoncé à 5 ne vaut rien.

Vingt-cinq hommes entraînés, quatre ans et demi d'ancienneté moyenne, squat à 70 % du 1RM. Ils annoncent quand ils pensent avoir cinq, puis trois, puis une répétition en réserve, et continuent jusqu'à l'échec. L'erreur est de 2,05 répétitions à une en réserve, 3,65 à trois, 5,15 à cinq.

Autrement dit : quand tu annonces cinq répétitions en réserve, tu en as environ dix. Tout ce que tu construis sur un RIR de 4 ou 5 est bâti sur du bruit.

La corrélation entre le nombre total de répétitions de la série et l'erreur est de 0,65 à cinq en réserve, et de 0,01 à une en réserve. Autrement dit, l'estimation ne devient informative que dans la zone où ça commence à faire mal.

Et l'ancienneté ? Elle aide beaucoup moins qu'on ne le croit.

Erreur de prédiction des répétitions selon l'ancienneté d'entraînement, trois exercices
L'ancienneté aide ici, mais quatre autres études ne retrouvent pas cet effet. Ce qui compte de façon reproductible, c'est la distance à l'échec.

Sur 141 personnes testées sur leur propre matériel, l'erreur type diminue nettement avec les années, et les écarts bruts sont spectaculaires : à la presse à cuisses, les grands débutants annonçaient 15,4 répétitions et en faisaient 23,9, soit 8,5 de marge, contre 1,4 chez les plus expérimentés. Quatre autres travaux ne retrouvent rien. L'âge d'entraînement n'est pas prédictif chez Zourdos, ni le sexe ni l'expérience chez Remmert sur 58 personnes, ni l'ancienneté ni la force relative chez Refalo sur 24 personnes avec test d'équivalence, ni l'expérience chez Bermúdez.

Ce qui ressort de façon reproductible, c'est la familiarité avec l'échec, pas les années. Sur 48 adultes récréatifs, l'erreur d'estimation chute de 2,0 à 0,6 répétition entre la première et la troisième série de la même séance. Ce n'est pas une compétence générale acquise avec le temps : c'est une propriété locale de la situation.

Même conclusion sur la charge. Quand on laisse des novices choisir librement, toutes les charges auto-sélectionnées se situent sous 60 % du 1RM, entre 42 et 57 %. Et le résultat qui compte le plus pour le CrossFit vient d'une suite de la même équipe : après deux semaines d'apprentissage encadré, les pratiquants choisissaient enfin des charges correctes sur les mouvements travaillés, mais sur un mouvement nouveau, la calibration s'effondrait : 63 % du 1RM à l'écarté, 53 % à l'élévation d'épaules, 39,8 % à l'extension de genou.

La calibration ne se transfère pas. Elle est locale, attachée à un geste. Or le CrossFit est le sport de la variation constante : nouveau mouvement, nouveau format, fatigue inhabituelle. Chaque semaine, ta calibration repart de zéro. Ce n'est pas un défaut de caractère des pratiquants, c'est structurel.

À retenir : Ton estimation de réserve ne vaut quelque chose qu'à une répétition de l'échec. Et elle ne se transfère pas : sur un mouvement que tu ne connais pas, tu repars de zéro.

Sais-tu tenir une allure ?

Non, et ça se paie en travail produit.

Répétitions par round et chute de détente selon la stratégie de départ
Partir à fond coûte 7 % de répétitions et détruit la détente dès le premier round, pour la même fatigue perçue à l'arrivée.

Treize compétiteurs régionaux, plan croisé, « Fight Gone Bad » sous deux stratégies. En partant à fond, ils font 114 répétitions au premier round contre 99 en contrôlé, puis s'effondrent à 80 et 80, quand le groupe contrôlé tient 98 et 97. Total : 274 contre 294, soit 7,3 % de travail en moins pour être parti plus vite.

Le plus parlant n'est pas là. La détente mesurée au saut chute de 12,6 % dès la fin du premier round en stratégie tout-terrain, contre une hausse de 1,6 % en contrôlé. Et au troisième round, les deux groupes sont au même niveau de fatigue perçue (9 sur 10) et de chute de détente. Tu finis aussi cuit dans les deux cas. Simplement, dans un cas tu as fait moins de travail.

Que font les meilleurs ? Pas ce qu'on croit. Sur 160 athlètes du top 10 000 mondial filmés pendant l'Open 2020, les pentes de cadence sont quasi nulles chez tout le monde. Ce qui sépare le top 10 % du reste, c'est la variabilité de la cadence au sein de la séance : coefficient de variation de 5,2 % contre 8,5 % sur le premier test. Les prédicteurs les plus forts de la performance sont la cadence sur les mouvements gymniques, le nombre et la durée des coupures, et la régularité de ces coupures, avec des corrélations allant jusqu'à −0,86 pour la variabilité des transitions.

Et le repère externe compte plus que sa justesse. Sur treize hommes courant 6 km en autorégulation, mentir sur la distance restante ne change ni le temps ni la dérive du RPE. Mais supprimer toute information de distance ralentit significativement les coureurs, avec une consommation d'oxygène jusqu'à 7 % plus basse et une fréquence cardiaque jusqu'à 6 % plus basse. Sans repère, on ne se met pas dans le rouge, on se sous-engage.

Un dernier résultat, transposable directement aux formats surprise. Sur 24 joueurs de cricket, les plus habiles sont les plus rapides quand la fin de l'effort est inconnue, les moins habiles quand elle est connue. La compétence, ici, se mesure à la tolérance à l'incertitude.

Ce que ça change. Écris tes coupures avant de commencer et tiens-les. L'erreur de départ n'est pas rattrapable, elle est payée en répétitions. Et si le chrono est affiché, tu iras plus vite que si tu ne l'as pas, indépendamment de ce qu'il indique.

À retenir : Écris tes coupures avant de commencer et tiens-les. Partir vite ne se rattrape pas, ça se paie en répétitions. Et ce qui distingue les meilleurs, c'est la régularité, pas la lenteur.

Sais-tu juger ta technique ?

Non. Et sur ce point précis, il n'existe même pas de mesure.

Aucune étude ne compare la technique qu'un pratiquant croit produire à celle qu'il produit. Ni la profondeur de squat, ni la position lombaire au soulevé de terre, ni l'amplitude. C'est le sujet numéro un des conversations en salle, et personne ne l'a jamais chiffré.

Ce qui existe autour ne rassure pas.

Score de 310 professionnels de l'exercice à un test d'analyse biomécanique, par ancienneté
Vingt ans d'expérience ne font pas mieux que cinq, et 70 % se déclarent confiants pour juger une technique.

310 professionnels en exercice, dont 35 % de préparateurs physiques et 30 % de kinésithérapeutes, sur un test de trente questions portant sur les forces externes et les bras de levier en musculation. Score moyen de 50 % là où le hasard donne 30 %. Vingt ans d'expérience ne font pas mieux que cinq. Et 70 % se déclarent très ou complètement confiants pour identifier une mauvaise technique.

Ce n'est pas de l'arrogance : 97 % de ces professionnels déclarent vouloir se former davantage. C'est un métier où l'on ne reçoit presque jamais de retour objectif sur ses propres jugements. Et le recrutement de l'étude, par réseaux et par bouche à oreille, a plutôt attiré les plus intéressés par le sujet : le niveau réel est sans doute plus bas.

Trois autres résultats, qui changent la façon de s'y prendre.

La vidéo seule ne suffit pas. C'est le seul essai randomisé disponible sur le sujet : 48 jeunes pratiquants, 15 séances, quatre groupes, analyse cinématique et rétention à deux semaines. Le groupe auto-observation plus instruction experte surpasse les trois autres sur tous les paramètres, avec des tailles d'effet supérieures à 1,3, et le bénéfice tient à deux semaines. Le groupe qui se regardait sans instruction n'a pas rattrapé. Se filmer est nécessaire, ce n'est pas suffisant.

Il n'y a pas une seule bonne technique. Sur seize novices absolus de l'arraché de force, une classification automatique à partir des données cinématiques et cinétiques reconnaît l'individu à 78 % et le modèle d'apprentissage à 27 % seulement. L'individualité de la technique domine dès les premiers essais. Comparer sa vidéo à celle d'un champion n'a donc pas le sens qu'on lui prête.

Juger globalement est plus fiable que juger par morceaux. Sur seize squats notés en vidéo par trois experts et trois novices, une notation globale (bon, moyen, mauvais) donne une meilleure fiabilité inter-juges qu'une notation segmentaire, y compris chez les novices.

Enfin, la fatigue déplace la technique sans que tu le voies. Sur vingt athlètes de compétition faisant des squats sous-maximaux jusqu'à l'échec, avec un lactate montant de 1,80 à 12,60, le recrutement se déplace vers la phase concentrique au détriment de l'excentrique à mesure que la fatigue s'installe. Sur dix hommes après un 2 000 m rameur maximal, la courbure du rachis thoracique augmente significativement avec la fatigue des muscles dorsaux, et les auteurs relient explicitement ce résultat au CrossFit, où des intervalles de rameur précèdent souvent des mouvements techniques lourds.

À retenir : Filme-toi, mais fais regarder la vidéo par quelqu'un de plus compétent que toi. Seul devant ton téléphone, tu ne vois pas ce qu'il faut voir.

Tes instruments sont-ils plus fiables que toi ?

Pas autant qu'on te le vend.

L'erreur propre de chaque outil censé objectiver l'auto-évaluation
Chaque outil vendu comme objectif porte une erreur propre, qu'on ne te donne jamais.

C'est le point dont personne ne parle. On répond au problème de l'auto-évaluation en achetant des outils, sans jamais demander l'erreur de ces outils.

Les équations de 1RM. Sur 103 femmes testées avant et après douze semaines, l'équation la plus juste en moyenne se trompe de 1,2 %, avec un écart-type de 9 %. Sur un squat à 140 kg, cela fait une fourchette de 25 kg. Certaines équations très répandues font bien pire : sur ce même échantillon, la formule de Brzycki donne une erreur moyenne de 26,7 % avec un écart-type de 101,7 %. Et sur 260 joueurs universitaires, seules deux équations sur neuf ne diffèrent pas significativement du 1RM réel, et les meilleures ne classent que la moitié des joueurs à 4,5 kg près.

Le 1RM estimé par la vitesse de barre. Vendu comme la solution objective. La méta-analyse disponible, quatre études et 71 sujets, conclut que la méthode surestime le 1RM au squat avec une taille d'effet de 0,53 (IC 95 % 0,19 à 0,87) et que ce n'est pas une option viable. Une étude sur dix-sept hommes entraînés trouve une surestimation de 29 à 38 kg au squat. Et le maillon amont est cassé aussi : sur 53 personnes, un capteur de vitesse très répandu affiche une erreur relative allant jusqu'à 42 % contre un capteur de référence, avec un coefficient de corrélation intraclasse descendant à 0,20 au squat.

Le Functional Movement Screen. Il est fiable sans être valide. Deux évaluateurs qui notent la même personne tombent d'accord, mais le score ne prédit pas ce qu'il prétend prédire : les revues systématiques parlent de « préoccupations significatives quant à la validité ». Le plus petit changement détectable est de 2,1 à 2,5 points sur 21, donc tout progrès inférieur à deux points est du bruit. Et selon les études, le squat profond est tantôt le sous-test le plus fiable, tantôt le moins.

Les normes de benchmark. La meilleure base normative qui existe repose sur 133 857 profils publiés volontairement sur un site public, dont 10 000 tirés au sort. Elle donne des valeurs utiles (Fran à 250 secondes en moyenne chez les hommes de la catégorie individuelle, Grace à 180 secondes, Fight Gone Bad à 335 répétitions), mais sans aucune vérification, sans standard de mouvement, sans distinction Rx ou scaled. Le mètre étalon auquel tu te compares est lui-même une auto-déclaration.

Personne n'a comparé le percentile perçu au percentile réel dans un sport de force. Le travail le plus proche porte sur 147 enfants de 11 ans en cours d'éducation physique, sur une tâche de passe de football, et il donne un résultat que je n'attendais pas : 66 % se classent en dessous de la moyenne, et plus l'élève est bon, mieux il se juge (corrélation de −0,64 entre performance et erreur de calibration). Dans une tâche motrice où l'on voit le résultat immédiatement, l'effet « meilleur que la moyenne » s'inverse.

À retenir : Un chiffre affiché n'est pas un chiffre juste. Avant de suivre un outil, demande son erreur. Si personne ne te la donne, traite le chiffre comme une opinion.

Sais-tu si tu as récupéré ?

Non, et cette fois ton capteur t'enfonce au lieu de te rattraper.

Écart entre sommeil déclaré et sommeil mesuré, et capacité des capteurs à repérer un réveil
Le dormeur surestime sa nuit d'environ une heure, et le capteur rate un réveil sur deux. Les deux se trompent dans le même sens.

Quatre études sur des sportifs, quatre fois le même sens : les judokas élite surestiment leur durée de sommeil de 58 minutes par nuit et sous-estiment leur heure d'endormissement de 37 minutes, les nageurs adolescents d'environ 54 minutes, les étudiants athlètes masculins de 42 minutes contre 18 chez les femmes, les footballeurs élite de 60 minutes sur 35 nuits consécutives. Et l'écart-type dépasse souvent le biais moyen : ce n'est pas un décalage constant qu'on pourrait corriger, c'est du bruit.

Le capteur ne corrige pas. Comparés à la polysomnographie, les dispositifs grand public ont une sensibilité au sommeil supérieure à 0,93 et une spécificité à l'éveil de 0,18 à 0,54. Un appareil qui rate un réveil sur deux compte cet éveil comme du sommeil. Sur douze adultes suivis 86 nuits, un bracelet très répandu obtient 89 % d'accord sur deux stades mais 51 % de spécificité à l'éveil et 64 % d'accord seulement sur quatre stades. Et les appareils sont les moins fiables les nuits perturbées, c'est-à-dire exactement les nuits où tu aurais besoin qu'ils t'alertent.

Le score de récupération du matin n'annule donc pas ton illusion. Il l'authentifie.

Sur la dette de sommeil elle-même, l'étude de référence est sans appel. Quarante-huit adultes, quatorze nuits à 4, 6 ou 8 heures, 830 jours de laboratoire. Les performances cognitives se dégradent de façon cumulative et sans plateau chez les groupes à 4 et 6 heures. Quatorze jours à 6 heures équivalent à une nuit blanche, quatorze jours à 4 heures à deux nuits blanches. Pendant ce temps, la somnolence déclarée plafonne à environ un point sur l'échelle de Stanford, contre plus de deux points après trois nuits blanches, et ne distingue même pas 6 heures de 4 heures. Au quatorzième jour, quand la performance est au plus bas, les sujets se déclarent « seulement un peu somnolents ».

Une revue de 56 études dit pourtant l'inverse : les mesures subjectives de bien-être surpassent les mesures objectives usuelles pour suivre la réponse à l'entraînement. Elles étaient plus sensibles dans 22 études sur 54, et quand les deux divergeaient, c'était 85 % du temps en faveur du subjectif.

Sauf que cette revue teste la réactivité à la charge, pas l'exactitude. Un thermomètre qui bouge n'est pas un thermomètre juste. Elle trouve d'ailleurs que la sous-échelle « qualité de sommeil » ne réagit pas, et qu'un score global agrégé est moins sensible que ses sous-échelles, c'est-à-dire exactement ce que produit un tableau blanc avec une note sur 10. Et une évaluation ultérieure selon les critères COSMIN a passé au crible 310 études : 46 % des instruments auto-rapportés utilisés en sciences du sport sont des items uniques, et aucun n'a jamais été validé.

Deux conséquences pratiques.

Les courbatures ne mesurent rien. Sur 110 sujets répartis en 12, 24 ou 60 contractions excentriques maximales, les groupes à 24 et 60 produisent significativement plus de dommage objectif, mais pas plus de courbature. La douleur à la palpation ne corrèle avec aucun marqueur. Et sur dix hommes biopsiés à trois moments, la synthèse protéique corrèle fortement avec l'hypertrophie à trois et dix semaines, mais pas à la première semaine, c'est-à-dire quand le dommage est maximal. La revue qui suit conclut que le dommage musculaire n'est pas le processus qui produit l'hypertrophie. La séance dont tu te souviens le lendemain n'est pas celle qui t'a fait progresser.

Ce que la sensation récompense et ce que l'adaptation exige divergent. L'immersion en eau froide classe quatrième sur les courbatures dans la méta-analyse de référence. Et deux méta-analyses trouvent qu'utilisée régulièrement après la musculation, elle atténue les gains de force : taille d'effet de −0,60 (IC 95 % −0,87 à −0,33) dans l'une, −0,23 (IC 95 % −0,45 à −0,01) dans l'autre. L'essai princeps sur douze semaines montre des gains de force et de masse supérieurs dans le groupe récupération active. Le froid a un prix, et il est payé exactement là où un pratiquant de force veut progresser.

Quant au surmenage, personne ne le détecte. Le consensus international écrit qu'aucun marqueur ne satisfait tous les critères et que surmenage non fonctionnel et syndrome de surentraînement présentent les mêmes signes. Sur 376 jeunes athlètes, 29 % déclarent un épisode, et la charge d'entraînement n'est pas un prédicteur significatif. Sur 21 coureurs soumis à un bloc de surcharge, le stress perçu augmente sans aucune baisse de performance : quatorze sur vingt et un n'étaient pas réellement en surmenage. Le seul critère qui fonctionne est la performance mesurée dans le temps.

À retenir : Ton ressenti et ta montre se trompent dans le même sens. Le seul juge de ta récupération, c'est une performance simple que tu répètes et que tu notes.

Sais-tu ce que tu manges ?

Non. Et c'est le domaine où on a mesuré l'écart le plus précisément.

La chaîne des erreurs d'estimation alimentaire, toutes dans le même sens
Six maillons, six erreurs, et aucune qui compense l'autre.

Chez les sportifs précisément, la revue systématique de référence, 18 études et 683 athlètes dont 11 comparaisons à l'eau doublement marquée, trouve un apport énergétique sous-estimé de 19 % en moyenne, soit environ 667 kcal par jour, avec une taille d'effet groupée de −1,006. L'étendue va de 0,4 % à 36 % selon les études.

Le mécanisme est décomposé de façon élégante dans une étude sur trente hommes suivis à l'eau doublement marquée pendant une semaine : sur 37 % de sous-déclaration totale, 26 points viennent d'une baisse réelle des apports pendant la semaine d'enregistrement et seulement 12 points d'un oubli de noter. Les deux tiers du biais ne sont ni un mensonge ni une négligence. C'est un effet d'observation.

Ton carnet alimentaire ne ment pas. Il décrit fidèlement une semaine qui n'a lieu que parce que tu tiens un carnet.

Le reste de la chaîne va dans le même sens. En mesure secrète dans une unité métabolique, les repas sont déclarés correctement et ce sont les prises hors repas qui disparaissent. Sur 29 études et près de 3 000 participants, les légumes sont omis dans 2 à 85 % des cas selon les études et les condiments dans 1 à 80 %. Dans 89 restaurants et sur plus de 3 300 personnes, la sous-estimation calorique moyenne est de 175 kcal chez les adultes et croît fortement avec la taille du repas, et une enseigne perçue comme saine fait baisser l'estimation de 20 %. Côté dépense, un essai croisé sur seize adultes trouve des séances de 200 et 300 kcal mesurées par calorimétrie, estimées à 825 et 897 kcal par les participants. Un facteur trois à quatre, avec une variabilité individuelle considérable.

Et au bout de la chaîne, sur 47 athlètes féminines de CrossFit, le logiciel commercial sous-estime encore l'énergie de 81 kcal et surtout les glucides par rapport à un logiciel de recherche.

Sur ce que les pratiquants croient savoir, les données sont particulièrement parlantes.

Connaissance en nutrition du sport et calibration chez 506 personnes, dont 264 athlètes du FC Barcelone
Le motif complet dans un seul échantillon : les athlètes se surestiment, leur staff technique se sous-estime.

Le score médian des athlètes d'élite se situe entre celui des lycéens et celui d'étudiants en philosophie, et 70,1 % d'entre eux se classent au moins une catégorie au-dessus de leur niveau réel. Le staff technique, lui, se sous-estime dans la moitié des cas. Chez 579 sportifs universitaires américains, 9 % seulement atteignent le seuil de connaissance jugé adéquat, et 35,9 % des entraîneurs. Pendant ce temps, sur 459 usagers de salle portugais, plus de 70 % se déclarent bien ou très bien informés sur les compléments et 4 % se disent mal informés.

Une revue de 36 études ajoute une couche : les instruments qui mesurent la connaissance nutritionnelle ne sont ni validés ni à jour. On mesure mal l'ignorance qu'on dénonce.

Où va l'argent. Sur 62 pratiquants de CrossFit avec carnet de trois jours, l'apport protéique est déjà de 1,6 g par kilo chez les hommes comme chez les femmes, c'est-à-dire au point de rupture identifié par la méta-analyse de référence, tandis que les glucides sont à 3,3 et 3,9 g par kilo contre 5 à 8 recommandés. La revue de portée la plus large sur la nutrition en CrossFit, 49 études, conclut exactement ça : apport glucidique sous les recommandations, apport protéique adéquat. Et le complément le plus acheté est la protéine, chez 51 % de 2 576 pratiquants interrogés.

Un mot sur le fameux plateau protéique, cité partout comme une constante physiologique. Le point estimé est de 1,62 g par kilo, et son intervalle de confiance va de 1,03 à 2,20, soit un rapport de plus du double. Une autre méta-analyse, 105 études et 5 402 participants, ne trouve pas de plateau mais une inflexion vers 1,3 g avec un bénéfice qui décroît au-delà sans jamais s'annuler. Les deux travaux de référence sur les protéines sont co-signés ou financés par l'industrie qui vend des protéines. Retiens l'ordre de grandeur : au-delà d'environ 1,3 à 1,6 g par kilo, tu paies cher un rendement très faible.

Sur les compléments eux-mêmes. Sur 417 usagers de salle suisses, 82 % consomment au moins un produit par semaine, en moyenne 17 prises hebdomadaires et près de sept produits différents. Les trois premières sources d'information sont le coach à 28 %, le site web du vendeur à 26 % et les partenaires d'entraînement à 24 %. Seuls 37 % ont été informés des risques. Les auteurs relèvent le paradoxe : la raison première du choix de la source est le désir d'information scientifique, et le comportement va dans le sens inverse.

Sur le contenu réel des produits, trois chiffres suffisent. Sur 57 compléments sportifs à ingrédients botaniques analysés en 2023, 11 % contenaient la quantité annoncée à 10 % près et 40 % ne contenaient aucune quantité détectable de l'ingrédient affiché, sept produits contenant des substances interdites. Sur 634 compléments non hormonaux achetés dans treize pays en 2000-2001, 14,8 % contenaient des stéroïdes anabolisants non déclarés, et 10,4 % n'ont pas pu être analysés de façon fiable, ce qui fait de ce chiffre une borne basse. Et un microgramme de prohormone de nandrolone suffit à produire un contrôle antidopage positif pendant plusieurs heures. Ce dernier point date de vingt-cinq ans et le marché a changé, mais la chaîne de contamination, elle, n'a pas disparu.

Un dernier résultat, qui devrait tempérer le discours ambiant sur le déficit énergétique. Sur 45 footballeuses internationales suivies à l'eau doublement marquée, la prévalence de faible disponibilité énergétique est de 5 % en mesuré contre 15 % en déclaré. Or la méta-analyse de référence annonce 44,7 % sur des données presque exclusivement auto-déclarées. Le syndrome est réel et reconnu par un consensus international, mais son épidémiologie repose sur le seul instrument dont on sait qu'il est faux.

À retenir : Compte sur trois jours pour voir la taille de tes portions, pas pour connaître ton apport. Et regarde d'abord tes glucides : c'est là qu'est le trou, pas dans les protéines.

Quelles décisions cette mauvaise calibration te fait-elle prendre ?

C'est le vrai sujet. Une erreur d'estimation ne coûte rien tant qu'elle ne produit pas un choix.

Facteurs de risque de blessure en CrossFit selon les cohortes prospectives
Le seul facteur modifiable qui ressort n'est pas la charge lourde, c'est le fait d'alléger en cours de séance.

Le choix de la charge en cours de séance. Une seule revue systématique a fait le travail correctement : 9 452 publications criblées, et au bout, trois cohortes prospectives seulement. Choisir la charge prescrite plutôt qu'allégée n'augmente pas le risque. C'est alterner entre les deux au sein d'une même séance qui le multiplie par 3,5. Alléger en cours de WOD pour continuer à bouger quand on est cuit est le geste que la meilleure donnée disponible incrimine. C'est l'inverse du conseil de prudence habituel, et je ne l'ai vu nulle part dans le discours grand public.

Et dans la colonne de droite : l'implication du coach, le nombre de cours d'introduction, les minutes d'entraînement non supervisé, le score de Functional Movement Screen, les étirements, l'IMC, le nombre de séances par semaine. Rien de tout ça ne ressort. La supervision n'a jamais été démontrée prospectivement comme protectrice. Trois cohortes prospectives en douze ans, c'est tout ce dont dispose ce sport pour parler de ses propres blessures.

Le fait de continuer quand ça fait mal. Sur 68 athlètes se déclarant non blessés, 76 % rapportaient une douleur d'épaule, pour un score fonctionnel de 87,8 sur 100. Et sur 65 pratiquants douloureux, aucune altération de l'équilibre, de la stabilité, de la force ni de la performance. Le mécanisme est là : la douleur n'est pas assez invalidante pour t'arrêter, donc tu ne t'arrêtes pas, et elle n'apparaît dans aucune statistique de blessure. La prévalence de 33 à 36 % rapportée par les revues sous-estime probablement la charge symptomatique réelle d'un facteur deux. Ajoute la dépendance à l'exercice, entre 14,4 et 25,2 % chez les pratiquants de CrossFit selon la revue systématique de 2026, contre 3,8 % chez des pratiquants de salle classique dans une comparaison directe.

Le refus du conseil. C'est la conséquence la mieux quantifiée. Sur 129 jeux de données et 17 296 personnes, quand on reçoit un avis, on ne déplace son estimation que de 39 % vers cet avis, là où l'optimum mathématique serait 50 %. Et le sentiment de pouvoir aggrave le phénomène : quatre études montrent que se sentir en position haute augmente la confiance, et que cette confiance réduit la prise de conseil.

Le remède n'est pas neutre non plus. La méta-analyse de référence sur le feedback, 607 tailles d'effet et 12 652 participants, donne un effet moyen de 0,41 mais plus de 38 % des effets sont négatifs. Ce qui nuit, d'après leurs modérateurs : l'information normative, c'est-à-dire la comparaison aux autres, et les remarques dirigées vers la personne plutôt que vers la tâche. Un tableau de scores affiché au mur coche les deux cases.

L'écart coach-athlète. Sur 2 446 séances d'une saison complète, la corrélation entre l'intensité prévue par l'entraîneur et l'intensité perçue par le joueur est de 0,24, soit environ 6 % de variance partagée. Et le motif est systématique : les jours prévus faciles sont vécus plus durs, les jours prévus durs sont vécus plus faciles. La périodisation est aplatie par le vécu. Sur 160 nageurs, cette concordance croît avec l'âge : 0,31 à 11-12 ans, 0,51 à 13-14 ans, 0,74 à 15-16 ans. La lucidité est une compétence qui s'apprend. Aucune étude équivalente n'existe en CrossFit.

Qui reste et qui part. Une cohorte brésilienne a suivi 102 pratiquants pendant douze mois en trois groupes. Les taux d'abandon sur l'année : 35 % chez les débutants, 12 % en scaled, 0 % en prescrit. Ce chiffre change la lecture de tout le reste : quand une étude compare des expérimentés à des débutants, elle compare un groupe complet à un groupe déjà nettoyé de ceux que la pratique a blessés ou dégoûtés.

Et je ne veux pas laisser croire que la mauvaise calibration ne fait que gonfler les egos. Elle exclut aussi. À performance égale sur un quiz scientifique, les femmes sous-estimaient leur score et refusaient plus souvent d'entrer en compétition. Dans une box, ça s'appelle ne jamais s'inscrire à l'Open, rester en scaled par principe, ne pas oser demander un cycle de force. C'est la moitié du phénomène, et elle est invisible parce qu'elle ne fait de bruit nulle part.

Dernier point, qui devrait rendre tout le monde modeste. La plus grande expérimentation jamais menée sur la fréquentation en salle a randomisé 61 293 membres sur 54 conditions. 45 % des interventions ont augmenté la fréquentation pendant les quatre semaines du programme, et seules 8 % ont produit un effet encore mesurable après. Quand on a demandé à 301 profanes, 156 professeurs de santé publique et 90 praticiens de prédire ce qui marcherait, ils ont surestimé les effets d'un facteur 9,1, pour une corrélation entre prédiction et réalité de 0,02.

À retenir : Choisis ta charge avant le WOD et tiens-la. Le geste qui blesse n'est pas la barre lourde, c'est d'alléger en cours de route.

Comment se calibrer, concrètement ?

Pas en travaillant sa confiance. Sur 61 comparaisons issues d'essais chez des adultes obèses, la relation entre le changement d'auto-efficacité et le changement d'activité physique est non significative (rho = −0,18, p = 0,72). La majorité des techniques augmentaient le comportement sans effet perceptible sur la confiance. Ce qui marchait : les indices contextuels, la répétition, le renforcement de l'effort.

On ne se calibre pas en réfléchissant. On se calibre en mesurant.

Sept mesures pour calibrer son niveau réel
Sept mesures, aucune opinion. Peu de choses, mais mesurées correctement.

Quatre points d'application.

Le test 1 se fait sur machine, pas au squat lourd. L'objectif est de mesurer un écart, pas de risquer un dos. Une presse, un tirage, un développé guidé. Tu annonces, tu vas au bout, tu notes.

Le test 3 est celui qui rapporte le plus vite. Décider ses coupures avant de démarrer coûte zéro et se paie immédiatement en répétitions. Et si tu veux une seule métrique à surveiller sur un WOD à rounds, prends la régularité de ta cadence, pas sa moyenne.

Le test 4 est le plus inconfortable. La vidéo seule ne change rien, il faut quelqu'un qui la regarde avec toi. Et comme personne n'a jamais chiffré l'écart entre ce qu'on croit faire et ce qu'on fait, tu n'auras pas de barème : tu auras un avis, et c'est déjà mieux que rien.

Le test 7 est à faire une fois, pas en continu. Une pesée alimentaire de trois jours te dira à quoi ressemblent tes portions et ce que tu oublies. Elle ne te dira pas ton apport réel, et si tu la prolonges, tu mesures surtout ta capacité à te tenir à carreau pendant qu'on te regarde.

Une dernière chose. Les gens jugent la pratique en bloc plus efficace que la pratique entrelacée alors qu'elle l'est moins : sur 120 étudiants, 78 % réussissaient mieux en entrelacé et 78 % pensaient l'inverse. Mais la méta-analyse la plus récente, 54 études et 2 068 participants, trouve que le bénéfice de la pratique aléatoire devient « presque négligeable » dès qu'on sort du laboratoire. Varie tes conditions, n'en fais pas une religion.

Ce qu'il faut retenir

Le problème n'est pas que tu manques de lucidité. C'est que ton système de mesure est faux à chaque étage, et toujours dans le même sens.

Tu crois t'entraîner sept fois plus que tu ne le fais. Ton cardio ne distingue pas un effort maximal d'un effort moyen. Ton estimation de réserve ne vaut quelque chose que quand tu es déjà à la limite, et elle repart de zéro dès que le mouvement change. Ta montre confirme ton illusion de sommeil parce qu'elle rate un réveil sur deux. Ton carnet alimentaire décrit une semaine qui n'existe que parce que tu le tiens. Tes courbatures ne mesurent ni le dommage ni la progression. Et les instruments censés objectiver tout ça, équations de 1RM, capteurs de vitesse, FMS, tables de benchmark, portent chacun une erreur qu'on ne te donne jamais.

Une nuance, et elle compte. Sur 202 pratiquants interrogés, plus de 80 % disent avoir gagné en force et en capacité aérobie, et la littérature leur donne raison. On se trompe sur les quantités, presque jamais sur la direction. Ton entraînement marche. C'est ta lecture de ce qu'il produit qui dérape.

Rien de tout ça ne se corrige en y réfléchissant, ni en travaillant sa confiance, ni en achetant un capteur de plus. Ça se corrige en mesurant peu de choses, correctement, et en acceptant le chiffre qui sort.

Deviens incassable.

Chaker


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Toutes ces sources ont été vérifiées à leur source primaire, sauf mention contraire dans le texte.

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Questions fréquentes

Les débutants en CrossFit surestiment-ils vraiment leur niveau ?
Ce n'est pas là que ça se joue. Ce qui est mesuré, et qui est bien plus utile, c'est que tout le monde surestime son volume d'entraînement, jusqu'à un facteur sept : 324 minutes déclarées par semaine contre 45 mesurées à l'accéléromètre. Et que tout le monde sous-estime ce qu'il peut produire en série : jusqu'à 8,5 répétitions de marge chez les grands débutants. Les deux erreurs vont dans des sens opposés, et aucune ne se corrige en travaillant sa confiance.
Mon cardiofréquencemètre me dit-il à quelle intensité je travaille en CrossFit ?
Non, pas dans les formats courts et glycolytiques. Dans un essai croisé randomisé, le même WOD réalisé à fond ou contrôlé à 6 sur 10 produit un lactate de 18,9 contre 12,8 mmol/L et un RPE de 9,6 contre 6,2, mais aucune différence de répartition du temps par zone de fréquence cardiaque (p = 0,157). La fréquence cardiaque plafonne et cesse de discriminer. C'est une limite physiologique du format, pas un défaut d'appareil.
Faut-il faire confiance à son RIR, le nombre de répétitions en réserve ?
Seulement près de l'échec. Sur 25 pratiquants entraînés au squat à 70 % du 1RM, l'erreur est de 2,05 répétitions quand on annonce une répétition en réserve, et de 5,15 quand on en annonce cinq. Autrement dit, annoncer cinq en réserve signifie en avoir environ dix. Et quatre études indépendantes ne trouvent aucun effet de l'ancienneté d'entraînement sur cette précision. Ce qui compte, c'est la distance à l'échec, pas les années.
Ma montre connectée mesure-t-elle correctement mon sommeil ?
Elle repère très bien le sommeil et très mal l'éveil. Comparés à la polysomnographie, les capteurs grand public ont une sensibilité au sommeil supérieure à 0,93 mais une spécificité à l'éveil de 0,18 à 0,54 selon les appareils. Un capteur qui rate un réveil le compte comme du sommeil. Comme le dormeur surestime déjà sa nuit d'environ une heure, l'objet ne corrige pas l'illusion : il la confirme. Et les appareils sont les moins fiables précisément les nuits perturbées.

Écrit par Chaker Alouni, athlète des CrossFit Games 2019, 3× équipe de France amateur de MMA, ingénieur INP-Phelma, fondateur de CrossFit Giants (1 300 m², Saint-Ouen-l'Aumône).

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